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Résumé et points de vue de lectures par Isabelle Desage (accompagnés de photographies, d'extraits de films, d'entretiens d'auteurs).

L’Affaire Charles Dexter Ward, H.P Lovecraft, 1941

L’Affaire Charles Dexter Ward, H.P Lovecraft, 1941

« Les Sels essentiels des Animaux se peuvent préparer et conserver de telle façon qu’un Homme ingénieux puisse posséder toute une Arche de Noé dans son Cabinet, et faire surgir, à son gré, la belle Forme d’un Animal à partir de ses cendres ; et par telle méthode, appliquée aux Sels essentiels de l’humaine Poussière, un Philosophe peut, sans nulle Nécromancie criminelle, susciter la Forme d’un de ces Ancêtres défunts à partir de la Poussière en quoi son Corps a été incinéré » . BORELLUS

Ce récit fantastique constitué de cinq chapitres est à lire comme une enquête tragique qui s’ouvre sur un prologue (et sur la citation ci-dessus), exposant les principaux indices du roman. Mais ce premier chapitre intitulé « Résultat et prologue » retrace aussi aux lecteurs l’après dénouement de cette sombre histoire. Ainsi, cet ouvrage offre un récit cadre dans une construction analeptique qui laisse la parole à un narrateur omniscient, occupant la place d’un témoin direct qui considère le lecteur comme l’un des siens, enquêteur à son tour ou confident d’une histoire bouleversante mêlant les temporalités, passées et présentes. Aussi, cette œuvre comporte deux grands mouvements qui (on le comprend à la lecture du dernier chapitre) font écho à la forme ascendante et descendante d’un rituel oral mystique : l’une créatrice des pires horreurs, l’autre annulant la première ou permettant un apaisement. L’auteur a donc choisi de laisser aller son personnage, Charles, à la rencontre de son ancêtre, Joseph, jusqu’au nœud de l’action qui enclenche l’irrémédiable chute inhérente à un destin, non pas souhaité par les Dieux mais recherché par des Hommes dont l’avidité de savoir et de pouvoir est démesurée : « Je vous le dis encore une fois : n’évoquez Aucun Esprit que vous ne puissiez dominer ; j’entends Aucun Esprit qui, à son Tour, puisse évoquer quelque chose contre vous, par quoi vos Stratagèmes les plus Puissants seraient réduits à néant ».

Nous retrouvons dans cette œuvre intense, subtile et effrayante tous les ingrédients propres à la littérature fantastique dont l’usage de l’intertextualité qui étaye la vraisemblance des faits rapportés. Ainsi, le lecteur peut avoir l’impression de consulter un rapport avec des pièces à conviction, offrant une plus grande véracité à des événements qui prennent une tournure épouvantable. Nous sommes donc amenés à parcourir des lettres de différentes époques, des articles de journaux ou encore, des signes cabalistiques sculptés ou manuscrits. De plus, surnaturel et réalisme se côtoient dans les détails de la vie quotidienne, les mœurs, les lieux, la médecine et notamment la psychiatrie. Si le lecteur n’avait pas suivi toute « L’Affaire » avec la plus grande attention, il pourrait penser que Charles Dexter souffre de psychose et qu’il se prend pour trois personnes à la fois ; le lecteur serait donc en mesure d’affirmer, comme les médecins, que le personnage est énigmatique voire, « fou » : « Un personnage fort étrange, nommé Charles Dexter Ward, a disparu récemment d’une maison de santé, près de Providence, Rhode Island. Il avait été interné à contrecoeur par un père accablé de chagrin, qui avait vu son aberration passer de la simple excentricité à une noire folie présentant à la fois la possibilité de tendances meurtrières et une curieuse modification du contenu de l’esprit. Les médecins s’avouent complètement déconcertés par son cas, car il présentait des bizarreries physiques autant que psychologiques. »

Il me semble évident que ce récit laisse entrevoir la possibilité d’une lecture psychanalytique des événements et des traumatismes. En effet, le lecteur est invité à se pencher sur son « ça », le puits de son inconscient où des ombres et des monstres sont tapis, domptés ou ignorés, mais parfois libérés pour le pire : « Pendant que le faisceau lumineux s’abaissait vers le fond du puits, le gémissement se transforma en une série de cris horribles, accompagnés d’un bruit d’escalade vaine et de chute visqueuse. Tout d’abord, il [le docteur Willett] ne put discerner rien d’autre que les parois gluantes et couvertes de mousse ; ensuite, il aperçut une forme noire en train de bondir maladroitement au fond de l’étroit cylindre. La lampe trembla dans sa main, mais il regarda de nouveau pour mieux voir quelle était la créature vivante emmurée dans les ténèbres de sa prison où elle mourait de faim depuis le départ de Charles Ward. »

Il se peut donc que le personnage du médecin, le docteur Willett, fasse office d’analysant, se rendant plusieurs fois auprès du jeune héros, le cherchant et lui venant en aide. Aussi, c’est lui qui saura empêcher le « démon » de nuire à jamais en recourant au langage et en reprenant le discours de son interlocuteur pour renverser sa puissance destructrice. Ce roman où il est question de métamorphoses physiques, psychiques et intellectuelles nous renvoie dans sa forme littéraire et symbolique à des œuvres telles que La Métamorphose de Kafka et Dracula, de Bram Stoker. Nous pourrions aussi reconsidérer ce roman comme une étude de cas chez Freud, par exemple.

Un roman très complet, à relire. Exceptionnel.

 

 

 

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