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Résumé et points de vue de lectures par Isabelle Desage (accompagnés de photographies, d'extraits de films, d'entretiens d'auteurs).

Les Rêveurs, Isabelle Carré, 2018, édition Grasset

Les Rêveurs, Isabelle Carré, 2018, édition Grasset

« Voilà comment un seul geste a déterminé nos vies. Si Claire ne s’était pas précipitée, toute cette histoire n’existerait pas, et moi non plus. Je suis le fruit d’un malentendu, d’une lettre déchirée trop vite. Ou plutôt la rencontre de deux malentendus, mon père ne pouvant s’avouer quelle sorte de vie il souhaitait déjà, et ma mère jetant sa dernière chance au panier. Le fruit de deux orgueils blessés, qui se sont réchauffés un moment ».

C’est par ces phrases que se termine ce récit autobiographique à travers lequel Isabelle Carré rend hommage à ses parents, qu’il s’agisse de la souffrance de sa mère ou de la double vie de son père. Ce roman, écrit par bribes, celui des souvenirs, révèle aux lecteurs les origines et les particularités de l’auteur  qui se déterminent principalement par un sentiment d’immense solitude, une sensibilité exacerbée et un besoin constant de « cadre ».

Sans apitoiement, sans ambages, Isabelle Carré n’hésite pas à se questionner quant à la véracité des souvenirs, ce qui pourrait avoir été interprété, ce qui pourrait avoir été trié par l’inconscient ou magnifié. Les Rêveurs est donc bien un récit autobiographique (à l’instar des œuvres d’Annie Ernaux) et non une autobiographie au sens donné par Philippe Lejeune dans son essai Le Pacte autobiographique.

L’intérêt de ce récit porte sur la résonance que peuvent avoir notre famille sur la détermination de nos vies. En cela, Isabelle Carré cite Aragon et sa définition du roman : « le roman, c’est la clé des chambres interdites de notre maison ». Si, en psychanalyse, la maison est souvent le symbole de l’être humain, il va de soi que nos lectures frappent parfois à notre porte et nous aident à mieux nous comprendre. Ainsi, Isabelle Carré choisit explicitement d’imaginer certains passages, notamment, les énigmes qui entourent sa mère et en particulier, une certaine lettre non lue qui aurait changé le cours de sa vie. L’auteur nous révèle au fil de l’oeuvre le milieu social très élevé dans lequel sa mère est né et d’où elle a été rejetée étant fille-mère à 19 ans. Déplacée dans un quartier de Pantin loin de l’univers familial afin de respecter les convenances, Claire va choisir la liberté : celle de quitter cette famille prête à donner l’enfant et celle de choisir l’homme avec qui elle bâtira sa propre famille, une famille aimante, folle-dingue et artiste, bien loin de celle, uniquement construite sur des apparences devenues la seule vérité valable. La nouvelle famille de Claire va détonner puisqu’elle aura trois enfants, dont Isabelle, qui vivront en liberté dans un immense appartement fait de jeux, de rencontres, d’une vie presque hippie dans les années 70-80. Mais le monde d’Isabelle va se fissurer quand son père révèle son homosexualité et quitte la maison : sa mère entre en dépression et Isabelle fait une tentative de suicide à l’âge de 14 ans. Cloîtrée de longs mois en psychiatrie, elle va rencontrer des jeunes gens à la fois fragiles mais vivants qui, à son image, ne trouvent pas leur place aux milieux des gens dotés d’une « vie normale » qui les « terrorisaient » : « J’avais peur de leur visage trop lisses, derrière ces masques que cachaient-ils ? ». Et c’est dans cet univers hospitalier que la révélation artistique voit le jour : Isabelle comprend qu’il est inutile de lutter contre sa nature mais que celle-ci, pour se développer, a besoin d’un « cadre »  : « Et si c’était la solution, s’inscrire dans un cours de théâtre, accepter que ça déborde ? Il y aura la sécurité du cadre, pour contenir, autoriser, et même encourager ce qui, dans la vie courante, est toujours en trop ».

Ce livre n’hésite pas à montrer les violences familiales faites aux femmes, violences qui ont une incidence sur toute une vie. La mère d’Isabelle sera psychologiquement fragilisée par les agissements de sa famille à son égard, ses parents, son frère. Et Isabelle, elle aussi, très réceptive aux tensions familiales sera amenée à vivre seule dès l’âge de 16 ans pour fuir la dépression de sa mère, les remises en question de son père. Longtemps, Isabelle a cherché un livre qui lui indiquerait le mode d’emploi de la vie, c’est le milieu artistique qui va la sauver et lui permettre d’exister telle qu’elle est, d’abord à travers la photographie puis le théâtre et le cinéma, sans oublier la littérature qui permet de « rencontrer des gens » : « Je rêve surtout de rencontrer des gens. Je n’ai jamais trouvé simple de faire connaissance, ailleurs que sur un plateau. Mais on se quitte une fois le tournage ou la pièce terminé, et on ne se revoit jamais comme on se l’était promis… Alors je m’offre une seconde chance, j’écris pour qu’on me rencontre.

Ainsi, l’auteur nous montre comment la transcendance par l’art lui a été salutaire pour reconstituer puis reconnaître son moi, pour vaincre son sentiment de solitude, accepter le mouvement perpétuel de la vie, ses changements, ses deuils, le vieillissement et la finitude.

Les Rêveurs est un roman authentique et franc qui illustre des paroles de Romain Gary citées en épigraphe, en seconde partie du roman : « Deux désespoirs qui se rencontrent, cela peut bien faire un espoir. Mais cela prouve seulement que l’espoir est capable de tout... ».

 

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